Ray-Ban Meta : le visage caché de vos lunettes connectées

Les lunettes connectées Ray-Ban Meta connaissent un succès massif avec 20 millions d'unités en production
© Meta

Vous croisez quelqu’un dans la rue, son prénom vous est soufflé à l’oreille avant même que vous ayez ouvert la bouche. Pratique pour les têtes que vous n’arrivez jamais à recaser, glaçant pour à peu près tout le reste. C’est précisément ce que promettait une fonction baptisée NameTag, repérée dans le code de l’application Meta AI, celle qui pilote les Ray-Ban Meta. Sauf que personne n’avait rien demandé et surtout personne n’avait été prévenu.

Le plus troublant n’est pas tant l’existence de ce code que la réaction de Meta une fois pris la main dans le sac. L’entreprise a effacé le tout en silence, du jour au lendemain, sans la moindre explication. Petite plongée dans une affaire qui en dit long sur la confiance qu’on accorde à l’objet posé sur notre nez.

 

Un mouchard dormant sur cinquante millions de téléphones

Tout part d’une enquête du magazine Wired. Ses journalistes ont déniché, dans l’application Meta AI installée sur plus de cinquante millions d’appareils, un composant inactif nommé NameTag en interne. Sa mission présumée : transformer chaque visage capté par la caméra des lunettes Ray-Ban ou Oakley en une empreinte biométrique unique, la stocker localement sur le téléphone, puis prévenir le porteur dès qu’un visage connu repassait dans le champ.

Le détail qui pique : pour les inconnus, l’application indexait quand même les visages et les gardait sous le coude, en vue d’un traitement ultérieur. Autrement dit, votre tête pouvait atterrir dans une base de données privée au simple motif d’avoir partagé un trottoir avec un porteur de lunettes. Le code dormait depuis janvier, sans activation ni annonce.

 

Dix questions, le silence radio pour seule réponse

Avant de publier, Wired avait soumis dix questions à Meta. L’entreprise n’en a traité aucune, pas même celles, pourtant centrales, sur la durée de conservation des empreintes d’inconnus ou sur leur éventuel envoi vers les serveurs du groupe. Mieux, Andy Stone (vice-président de la communication) affirmait que la fonctionnalité « n’existe pas », tandis que le directeur technique Andrew Bosworth qualifiait le reportage d’« absolument malhonnête ».

Le lendemain de la publication, plus de code. Meta a retiré les bibliothèques de reconnaissance faciale, le processus NameTag, l’alerte « Personne reconnue » et le dossier de stockage des empreintes. Quelques fragments orphelins traînent encore, dont un lien mort pointant vers le profil d’une personne reconnue. Sur le calendrier de ce retrait express et sur un possible retour de la fonction, l’entreprise reste muette comme une carpe.

 

Un dossier qui sent le déjà-vu à plein nez

Le plus savoureux, c’est que Meta connaît la chanson par cœur. En 2021, le groupe réglait 650 millions de dollars dans un recours collectif en Illinois au titre de la loi sur la confidentialité biométrique. En juillet 2024, rebelote : 1,4 milliard de dollars versés au Texas pour des faits comparables. Les deux affaires concernaient Tag Suggestions, une vieille fonction de Facebook désactivée en 2021, l’année où l’entreprise effaçait plus d’un milliard d’empreintes de ses serveurs dans un grand geste présenté comme éthique.

Or NameTag rejouait exactement le même scénario en extrayant et stockant des empreintes selon un schéma identique. Un mémo interne de Reality Labs, obtenu par le New York Times en février, évoquait même l’idée de lancer la fonction dans un contexte politique où les associations de défense des libertés auraient « leurs ressources concentrées sur d’autres préoccupations ». En avril, soixante-quinze organisations, dont l’ACLU (Union américaine pour les libertés civiles), réclamaient l’abandon pur et simple du projet.

 

Le succès commercial face au mur de la vie privée

Pendant ce temps, les lunettes cartonnent. EssilorLuxottica, fabricant des montures pour Meta, a écoulé sept millions de paires connectées en 2025, soit plus du triple du cumul des deux années précédentes. En France, les Ray-Ban Meta démarrent à 247 euros chez les opticiens partenaires et les enseignes traditionnelles de l’e-commerce. La marque vient même de pousser ses modèles Scriber et Blayzer pensés pour les verres correcteurs. La technologie s’installe dans nos habitudes à vitesse grand V.

Et c’est précisément là que le bât blesse. Plus ces lunettes se banalisent, plus la frontière entre le gadget pratique et la machine à surveiller se brouille. Notez que le retrait du code n’efface en rien la décision initiale de l’avoir expédié, comme l’a souligné l’ACLU du Massachusetts. Le débat ne fait que commencer. Reste une question simple à se poser avant de craquer pour la monture : qu’est-ce qu’on accepte de porter lorsque l’on porte ces lunettes ?

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